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Sur l'intelligence économique en Afrique

Interview pour le CAVIE

Dans cet entretien exclusif, Régis Hounkpè, directeur exécutif d’InterGlobe Conseils et président de la « Commission géopolitique et compétitivité » du CAVIE livre une analyse sans concession sur la perception de l’intelligence économique chez les décideurs africains, les défis de la formation en Afrique et les perspectives qui s’offrent aux experts africains sur ce terrain.

CAVIE : A quoi attribuez-vous la relative pénétration de l’intelligence économique chez les décideurs africains malgré les actions de sensibilisation et de formation lancées par le Centre Africain de Veille et d’Intelligence Economique (CAVIE) depuis trois ans?

RH : L’intelligence économique apparaît encore abstraite dans certains cercles économiques et politiques en Afrique par manque de visibilité sur les bénéfices que peut apporter ce concept. J’y vois également, de la part, une résistance structurelle par rapport à la nouveauté mais ce n’est pas anormal dans le contexte francophone en Afrique. La France ne s’est pas spontanément convertie à la culture de l’intelligence économique et il a fallu plusieurs années pour qu’elle s’adapte.

En Afrique, l’intelligence économique est nimbée d’un halo de mystère, voire de soufre. De fait, la marge de progression du CAVIE est bien évidente d’autant plus que le centre a entamé avec efficacité son cycle de sensibilisation pour convertir les décideurs politiques, le monde universitaire, le secteur privé au renseignement, à la rationalisation des informations, à la communication stratégique et à l’influence.

Cela dit, trois années de mobilisation restent assez courtes pour une évangélisation aboutie. C’est pour cela que les centres de formations supérieures et plus globalement les universités doivent travailler pour créer des filières « d’apprenants, de sachants, d’exécutants » en intelligence économique et les mettre à la disposition des pays, des cercles de décision et des entités économiques.

CAVIE : Comment analysez-vous le fait que des acteurs auxquels on attribue une grande partie du retard économique de l’Afrique tentent actuellement d’organiser l’intelligence économique en Afrique en s’appuyant notamment nos Chambres de commerce sous couvert de la Francophonie ?

RH : Il y a un risque que le résultat soit biaisé et déconnecté des réalités africaines et ne serve finalement que les intérêts et l’influence de ces fameux acteurs. La Francophonie, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’est pas le bon véhicule pour construire et organiser l’intelligence économique en Afrique.

Ce n’est pas une posture de penser que l’émergence d’une culture en veille stratégique, de la rationalisation de l’information, de la préservation et de la sécurisation des atouts économiques du continent peut et doit avoir sa source dans son biotope le plus évident composé des acteurs locaux, régionaux et africains. Le CAVIE et bien d’autres ont une mission de sacerdoce en faisant la démonstration de l’originalité et de l’authenticité, mais aussi d’agir en conformité avec la sacro-sainte exigence de l’émergence africaine.

Au-delà des mots, impliquer les gouvernants africains dans le processus de la transformation des normes et procédures parce que l’agriculture, l’investissement, les exportations, la compétitivité et l’attractivité économiques, l’influence géopolitique ont grand besoin des matériaux constitués par l’intelligence économique.

CAVIE : Malgré les ravages de la guerre économique, on a l’étrange impression que l’Afrique est le dernier marché où les décideurs résistent à consommer localement … Comment faut-il agir pour les convaincre de faire davantage confiance à l’expertise africaine sur les questions africaines ?

RH : C’est tout l’enjeu des campagnes de sensibilisation mais je pense, sans emphase, qu’il faut initialement définir voire imposer le patriotisme économique comme le socle de toute politique publique en la matière et rappeler aux institutions sous-régionales et continentale que l’intégration africaine n’est viable que si elle est commerciale et économique.

Au niveau national, il est impérieux de revenir à la consommation locale et d’encourager les filières de production et de conception nationale. C’est une aberration que certains pays exportent des vivres et des produits alimentaires de Chine, du Brésil, d’Inde ou d’Europe.

Littéralement, l’élevage dans certains pays a reculé et laissé la place à l’importation de poulet congelé ou encore le milieu du textile étouffé par une concurrence extra-africaine. Les Africains doivent réapprendre à consommer local et sortir de cette « servitude volontaire » qui consiste à se plier à tous les marchés extérieurs sauf le local. Si le monde et les puissances économiques se servent de l’Afrique comme un relais de croissance et un eldorado économique, il serait absurde que les Africains eux-mêmes ne le comprennent pas.

En cela, je salue des impulsions nationales comme celle du Niger qui a mis en place l’initiative 3 N « Les Nigériens Nourrissent le Niger » pour à la fois lutter contre l’insécurité alimentaire et promouvoir les produits locaux. Je peux aussi prendre l’exemple du Rwanda qui lutte contre toute importation de produits cosmétiques de dépigmentation et de blanchiment de la peau, à la fois pour des raisons de santé publique et de préservation de la filière intérieure de produits locaux, sains et environnementaux. Il y en a tant d’autres en Afrique comme le Maroc qui a mis un point d’honneur à protéger le marché de la babouche contre les incursions bas de gamme de Chine dans ses souks. Ici aussi, le CAVIE dispose de toutes les compétences et l’ingénierie pour accompagner les gouvernements dans ce sens et dans les domaines stratégiques de la communication, du tourisme, des matières premières, des transports, de l’industrie, de la défense, de la sécurité numérique.

Pour finir, c’est le devoir de tous les acteurs et décideurs du continent de travailler à un développement endogène en faisant confiance aux potentiels locaux et en valorisant les atouts de leurs pays. Evidemment, il y a également une espèce de snobisme mal placé ou de complexe d’infériorité à consommer ce qui vient d’ailleurs. En cela, la tâche est culturelle et psychologique pour faire adhérer les consciences et provoquer cette quête de souveraineté globale, dans les têtes et dans les actes.

Ma profonde conviction est que la conquête des marchés économiques ne sera plus incantatoire si nous parvenons à décoloniser les esprits.

Cette interview est disponible sur le site du CAVIE .

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